📖 Récits

« La petite fissure » – récit de la perte de repères

Parfois, quelque chose se déplace en nous sans prévenir. Une perte minuscule, une petite fissure presque invisible, ouvre un passage plus large que prévu.
C’est une histoire de ces instants où tout semble tenu, puis se relâche doucement.

Il avançait dans sa journée comme on suit une ligne tracée d’avance. Un café tiède sur la table, les clés posées près de la porte, et cette habitude rassurante de vérifier deux fois qu’il n’avait rien oublié.
Depuis quelques semaines, il sentait une fatigue diffuse, sans cause précise. Rien de grave. Juste une lourdeur dans les épaules, comme si quelque chose pesait un peu plus que d’habitude. Il ne s’en plaignait pas. Il continuait.
Ce matin-là, la lumière était pâle. Une lumière qui n’insiste pas, qui se pose simplement.

En enfilant son manteau, il remarqua que la couture de la manche s’était légèrement ouverte. Une fente fine, presque un fil qui lâche.
Ce n’était rien, un détail. Pourtant, il resta immobile un instant, le doigt posé sur l’ouverture.
Il pensa : « Ça commence par ça. » Il n’aurait pas su dire quoi exactement. Mais quelque chose, oui, se défaisait.
Une phrase entendue la veille lui revint : « Tu n’es plus vraiment là. » Elle lui avait glissé dessus quand il l’avait entendue, comme de l’eau froide. Maintenant, elle revenait, plus lourde que la couture défaite.

La réaction intérieure

Il sentit une tension remonter doucement dans sa gorge. Pas une douleur. Plutôt un trop-plein.
Il sortit dans l’air encore frais. Le vent passait entre les immeubles, léger mais vif, comme un rappel.
Il marcha sans hâte. Le bruit de ses pas résonnait faiblement, et cela lui donna l’impression d’être un peu à côté de lui-même.
Il ne comprenait pas tout à fait ce qui se passait. Il savait seulement qu’un point avait cédé quelque part, et que ça respirait différemment maintenant.
Dans sa poche, son pouce effleurait la couture abîmée. Ce geste lui donnait une forme de direction, même floue.

La non-résolution

Au coin de la rue, il s’arrêta. Il ne regardait rien de particulier : une façade grise, des fenêtres fermées, un arbre maigre. Son coeur palpitait légèrement.
Il sentit simplement qu’il était sur un seuil, imperceptible mais réel.
Il ne savait pas ce qu’il devait faire. Réparer la manche. Parler. Attendre. Se taire.
Rien ne se décidait.
Il resta là un moment, dans ce petit écart, ce souffle entre deux gestes.
Puis il reprit sa marche, lentement, sans avoir trouvé de réponse.
La fissure était toujours là, à peine visible. Et pourtant, quelque chose, en lui, commençait à circuler autrement.